La connaissance par unité avec le Divin

La Volonté divine dans le monde

 

La conscience est la faculté de percevoir toute chose, quelle qu'elle soit, en s'identifiant à elle. La conscience divine, non seulement perçoit, mais connaît et réalise. Car une simple perception n'est pas une connaissance. Percevoir une vibration, par exemple, ne veut pas dire que vous la connaissiez entièrement. C'est seulement lorsque la conscience participe à la & conscience divine qu'elle possède une complète connaissance r par identification avec l'objet. Généralement, l'identification conduit à l'ignorance plus qu'à la connaissance, car la conscience se perd dans ce qu'elle devient et elle est incapable d'envisager les vraies causes, ce qui les accompagne et leurs conséquences. Ainsi, vous vous identifiez à un mouvement de colère et votre être tout entier devient une vibration de colère, il devient aveugle et précipité, oublieux de tout le reste. C'est seulement lorsque vous prenez du recul, quand vous restez détaché au milieu du tourbillon passionné, que vous êtes capable de voir le processus avec l'œil de la connaissance. La connaissance ne peut donc s'obtenir dans un état ordinaire de l'être qu'en prenant du recul par rapport au phénomène, en le regardant sans s'identifier à lui. Mais la conscience divine s'identifie à son objet et le connaît intégralement, parce qu'elle devient une avec la vérité essentielle ou la loi essentielle inhérentes à chaque fait. Et non seulement elle connaît, mais, par sa connaissance, elle accomplit ce qu'elle veut accomplir. Être conscient, pour elle, c'est pouvoir. Chacun de ses mouvements est un éclair de toute-puissance qui, tout en illuminant, trace f un chemin de feu jusqu'au but final ordonné par la nature de sa vérité.

Votre conscience ordinaire est toute mélangée d'inconscience ; elle tâtonne, fait de grands efforts et subit des échecs ;

Page 186


tandis que par unité avec le Suprême vous partagez la nature du Suprême et vous arrivez à la connaissance complète chaque fois que vous vous mettez à observer un objet, quel qu'il soit, et que vous vous identifiez à lui. Naturellement, cela ne veut pas dire nécessairement que vous embrassiez tout le contenu de la conscience divine. Vos mouvements deviennent vrais, mais vous ne possédez pas dans leur totalité les multiples richesses de l'activité du Divin. Cependant, dans votre propre sphère, vous devenez capable de voir les choses correctement et conformément à leur vérité — et ceci dépasse certainement ce que l'on appelle, dans le langage yoguique, la connaissance par identité. En effet, l'identification que de nombreuses disciplines enseignent élargit les limites de votre perception sans pénétrer jusqu'au cœur le plus intime d'un objet ; elle permet de voir les choses de l'intérieur, en quelque sorte, mais seulement leur aspect phénoménal. Si, par exemple, vous vous identifiez à un arbre, vous arrivez à percevoir les choses à la façon dont un arbre perçoit, et cependant vous n'arrivez pas à connaître tout ce qui concerne l'arbre, pour la simple raison que l'arbre lui-même n'a pas cette connaissance. Vous partagez les sentiments intérieurs de l'arbre mais vous ne pouvez sûrement pas comprendre la vérité qu'il représente, pas plus qu'il ne suffit d'être conscient de votre propre moi naturel pour posséder aussitôt la réalité divine que vous êtes secrètement. Mais, par contre, si vous êtes un avec la conscience divine, vous connaissez la vérité qui est derrière l'arbre mieux qu'il ne la sent lui-même ; bref, vous connaissez tout, parce que la conscience divine connaît tout.

En fait, il y a de nombreux moyens d'atteindre à cette unité. On peut y arriver par aspiration ou don de soi, ou par d'autres méthodes. Chacune d'elles, si elle est suivie avec persistance et sincérité, conduit à l'unité. L'aspiration est cet élan dynamique de votre nature tout entière, c'est elle qui est derrière votre résolution d'atteindre au Divin. Quant au don de soi, on peut le définir comme un abandon des limites de son ego. Se donner au Divin,  

Page 187


c'est renoncer à ses propres limites étroites et se laisser envahir par lui, devenir un centre de son jeu. Mais souvenez-vous bien que la Conscience Universelle tant aimée des yogis n'est pas le Divin ; vous pouvez briser vos limites dans le sens horizontal si vous voulez, mais vous feriez tout à fait erreur si vous preniez pour le Divin ce sentiment d'élargissement et de multiplicité cosmique. Car, après tout, le mouvement universel est un mélange de mensonge et de vérité, si bien que s'arrêter là, c'est être imparfait. Vous pouvez donc fort bien participer à la conscience cosmique sans jamais atteindre à la Vérité transcendante. Par contre, aller au Divin, c'est aussi atteindre à la réalisation universelle, mais en évitant le mensonge.

Le véritable obstacle au don de soi, qu'il soit fait à l'Universel ou au Transcendant, c'est l'amour de l'individu pour ses propres limitations. C'est un amour naturel puisque dans la formation même de l'être individuel on trouve une tendance à se concentrer dans certaines limites — sans cela, le sens de la séparativité n'existerait pas, tout serait mélangé comme cela arrive très souvent dans les mouvements de conscience vitaux ou mentaux. C'est le corps tout particulièrement qui, par son manque de souplesse, préserve l'individualité séparatrice, et une fois que cette séparativité est établie, la peur de la perdre vient se glisser dans l'être — cet instinct est très sain, à beaucoup d'égards, mais il porte à faux en ce qui concerne le Divin. Dans le Divin, en effet, vous ne perdez pas vraiment votre individualité, vous ne faites qu'abandonner votre égoïsme pour devenir le vrai individu, la personnalité divine qui n'est pas temporaire comme l'est cette construction de la conscience physique que vous prenez généralement pour vous-même. Il suffit d'un seul contact avec la conscience divine pour voir immédiatement que l'on ne se perd pas en elle. Au contraire, on y trouve une permanence individuelle véritable qui peut survivre à des centaines de morts du corps et à toutes les vicissitudes de l'évolution mentale-vitale. Sans ce contact transfigurateur, vous restez toujours à errer dans la peur ; avec lui, vous obtenez  

Page 188


graduellement le pouvoir de rendre plastique votre être physique lui-même, sans perdre son individualité. Même maintenant, tel qu'il est, votre être physique n'est pas entièrement rigide, il est capable de sentir les mouvements conscients d'autrui par une sorte de sympathie qui se traduit sous forme de réactions nerveuses à leurs joies et à leurs souffrances ; il est également capable d'exprimer vos propres mouvements intérieurs, et c'est un fait bien connu que le visage est un signe et un miroir du mental. Mais seule la conscience divine peut rendre le corps assez réceptif pour qu'il reflète tous les mouvements de l'immortalité Être et qu'il soit, en quelque sorte, une expression de l'âme véritable ; en se divinisant ainsi, le corps atteint le sommet d'une individualité suprême qui peut, même physiquement, s'élever au-dessus de la nécessité de la mort et de la dissolution.

Pour conclure, je voudrais attirer votre attention sur un point qui fait très souvent obstacle à l'union vraie. C'est une grande erreur, en effet, de supposer que la Volonté divine opère toujours ouvertement dans le monde. En fait, tout ce qui arrive n'est pas divin ; la Volonté suprême est défigurée dans la manifestation par suite du mélange des forces inférieures qui la traduisent ici-bas. Ce sont elles qui servent d'intermédiaire, qui falsifient l'impulsion donnée par la Volonté divine et produisent des résultats non divins. Si tout ce qui est arrivé était vraiment la traduction sans tache de la Volonté suprême, comment pourriez-vous expliquer toutes les déformations de ce monde?... Cela ne veut pas dire que la Volonté divine ne pourrait pas avoir été la cause de l'Ignorance cosmique. Elle est toute-puissante et toutes les possibilités sont en elle ; elle peut mettre en oeuvre tout ce dont elle voit, en sa vision originelle, la nécessité secrète. Car, bien sûr, la cause première du monde, c'est le Divin ; mais il faut prendre garde de ne pas juger ce fait mentalement, suivant nos petites valeurs morales. Or, une fois que les conditions du cosmos furent fixées et que l'involution dans la nescience fut acceptée comme la base d'une manifestation  

Page 189


progressive du Divin à partir de ce qui nous semble tout son contraire, il s'est produit une sorte de division entre le Supérieur et l'Inférieur. L'histoire du monde est alors devenue une bataille entre le Vrai et le Faux, bataille dans laquelle les détails ne sont pas tous des représentations directes de l'action progressive du Divin, mais bien plutôt une déformation de cette action du fait de la résistance massive opposée par la Nature inférieure. S'il n'y avait pas eu cette résistance, il n'y aurait rien eu du tout à conquérir dans le monde, car le monde eût été harmonieux, un passage constant d'une perfection à une autre au lieu du conflit qu'il est — un jeu de hasards et de possibilités multiples où le Divin affronte de réelles oppositions, de réelles difficultés et souvent de réelles défaites temporaires sur le chemin qui conduit à la victoire finale. C'est précisément cette réalité du jeu tout entier qui fait que ce n'est pas une plaisanterie.

La Volonté divine souffre réellement une déformation dès l'instant où elle touche les forces hostiles dans l'Ignorance. C'est pourquoi nous ne devons jamais relâcher nos efforts pour changer le monde et introduire un ordre différent. Il faut être vigilant pour coopérer avec le Divin, ne pas se contenter de penser placidement que tout ce qui arrive est toujours pour le mieux. Tout dépend de l'attitude personnelle. Si, en présence des circonstances qui sont sur le point de se dérouler, vous pouvez prendre la plus haute attitude possible — c'est-à-dire si vous mettez votre conscience en contact avec la plus haute Conscience qui soit à votre portée —, vous pouvez être absolument certain que, dans ce cas, ce qui arrive est le mieux qui pouvait vous arriver. Mais aussitôt que vous tombez de cette conscience pour entrer dans un état inférieur, il est évident, alors, que ce qui arrive n'est pas le mieux qui pouvait arriver, puisque vous n'êtes pas dans votre conscience la meilleure. Ainsi, Sri Aurobindo disait un jour à quelqu'un ; "Ce qui est arrivé devait arriver, mais cela aurait pu être beaucoup mieux." La personne en question n'étant pas dans sa conscience la plus haute, il n'y avait pas d'autre issue possible,  

Page 190


mais si elle avait fait descendre le Divin, alors, même si la situation générale avait été inévitable, les choses auraient tourné différemment. Ce qui fait toute la différence, c'est la façon de recevoir l'impulsion de la Volonté divine.

Il faut s'élever très haut avant de pouvoir rencontrer cette Volonté dans toute la splendeur de son authenticité, et c'est seulement lorsque vous lui ouvrez votre nature inférieure qu'elle peut commencer à se manifester en termes de Vérité. Gardez-vous donc d'appliquer purement et simplement la norme nietzschéenne du succès temporaire pour différencier le Divin du non-divin. Car la vie est un champ de bataille et le Divin ne réussit dans les détails que lorsque la nature inférieure est réceptive à Ses impulsions au lieu de se mettre du côté des forces hostiles. Même alors, le critère est moins extérieur qu'intérieur, et c'est une certaine sorte de vibration qui permet de reconnaître la présence de la Volonté divine ; les critères extérieurs ne servent à rien, puisque même ce qui en apparence ressemble à un échec peut, en réalité, être un accomplissement divin... Ce que vous devez faire, c'est vous abandonner à la Grâce du Divin, car c'est sous la forme de la Grâce, de l'Amour, qu'il a consenti à élever cet univers, une fois que l'involution première fut accomplie. Avec l'Amour divin, se trouve le suprême pouvoir de Transformation. Il a ce pouvoir, car c'est pour la Transformation qu'il s'est donné au monde et manifesté partout. Il s'est non seulement infusé dans l'homme, mais dans chacun des atomes de la matière la plus obscure afin de ramener le monde à la Vérité originelle. C'est cette descente que l'on désigne comme le suprême sacrifice dans les Écritures indiennes. Mais ce n'est un sacrifice que du point de vue humain, car les hommes pensent que s'ils étaient obligés de faire la même chose, ce serait un immense sacrifice ! Mais le Divin ne peut pas vraiment être diminué, Son essence infinie ne peut jamais devenir moindre, quels que soient les "sacrifices" faits... Dès que vous vous ouvrez à l'Amour divin,

Page 191


vous recevez son pouvoir de transformation, mais ce n'est pas en termes de quantité que vous pouvez mesurer cela. Ce qui est essentiel, c'est le contact vrai, car vous découvrirez alors que le contact vrai avec cet amour suffit à remplir aussitôt la totalité de votre être.  

Page 192